Michèle : C'est désespérant pour le "peuple de gauche", celui qui a dit non le 29 mai 2005. Aucun des candidats de gauche (la vraie, pas la sociale-démocrate) n'est estimé à plus de 5 %. Est-il donc si difficile de vous réunir, d'établir une plate-forme commune et de choisir un candidat antilibéral pour redonner un peu d'espoir ?
Laurent Fabius : D'abord, je ne crois pas du tout aux sondages faits huit mois avant une élection. Quand vous regardez ce qui s'est passé en 2002, en 1995, et même en 1981, et puis quand vous regardez les sondages avant le référendum européen, ils se sont toujours trompés.
Par ailleurs, comme vous le savez, je suis socialiste, je m'inscris donc à l'intérieur du Parti socialiste, et j'espère que ma position de fond prévaudra, car je la crois seule de nature à rassembler la gauche au deuxième tour et à gagner.
La question de la gauche non socialiste ne se posera essentiellement qu'au deuxième tour. Mais si des non-socialistes souhaitent voter pour moi dès le premier tour, je suis preneur !
Victor_Serge : Te retireras-tu pour Jospin pour faire une union contre Royal ?
Laurent Fabius : Pour le moment, Lionel Jospin est dans le débat, mais n'a pas encore dit s'il serait candidat. En outre, moi je ne me bats contre tel ou tel, j'essaie de faire avancer mes idées pour. Pour une France forte et solidaire, forte parce que solidaire. J'insiste beaucoup sur les thèmes du pouvoir d'achat, de la laïcité, de l'emploi, de la recherche, d'une autre Europe, d'une République parlementaire. Et il y a des points à cet égard sur lesquels je ne suis pas d'accord avec Ségolène Royal, et je le dis clairement, mais dans un contexte qui doit rester amical et positif.
"CE SERAIT UNE GRAVE ERREUR QU'IL Y AIT FINALEMENT DEUX CANDIDATS SOCIALISTES"
Capanel : Est-ce que le scénario suivant est plausible : vous n'obtenez pas "l'agrément" du PS et vous maintenez votre candidature avec le soutien d'autres mouvements de gauche ?
Laurent Fabius : Non. J'espère être soutenu par les socialistes, parce que je pense que c'est ainsi qu'on pourra changer le pays, gagner l'élection et ensuite réussir. Mais je crois que ce serait une grave erreur qu'il y ait finalement deux candidats socialistes.
Nineoma : Pensez-vous vraiment ce que vous dites lorsque vous dites que vous allez augmenter le smic à 1 500 euros ? Le smic augmentera tout seul indexé sur le coût de la vie et sera forcément augmenté d'ici quelques années à 1 500 euros.
Laurent Fabius : Quand j'ai fait cette proposition, pas mal de responsables socialistes m'ont dit : mais 1 500 euros, c'est beaucoup trop ! Et finalement, ils s'y sont ralliés. Mais comme je voulais être plus précis, que la question du pouvoir d'achat est évidemment décisive, j'ai ajouté récemment qu'il y aura tout de suite une augmentation de 100 euros, et il y aura également une conférence salariale pour examiner comment répercuter cette hausse sur les autres petits et moyens salaires.
Je propose cette augmentation immédiate d'abord pour des raisons de justice sociale. Le smic est aujourd'hui, en brut, à 1 254 euros, cela fait environ 1 000 euros en net. Est-ce qu'on vit bien quand on est marié, qu'on a deux enfants, avec 1 000 euros ?! Je ne crois pas qu'on puisse répondre oui et être socialiste. Donc je persiste et je signe.
Il y a aussi un argument économique : si l'on veut développer l'emploi, il faut que la consommation soit soutenue. Si l'on veut soutenir la consommation, il faut améliorer le pouvoir d'achat.
Donc que ce soit pour des raisons sociales ou pour des raisons économiques, je maintiens cette proposition de hausse, et je m'étonne quand j'entends des socialistes, y compris de premier plan, qui rechignent.
Cathy : Comment comptez-vous financer l'augmentation conséquente du smic qui est annoncée dans votre programme ?
Laurent Fabius : D'une façon très précise : en ce qui concerne les petites entreprises, où la question évidemment se pose, il y aura des allègements de charges qui seront eux-mêmes financés, d'une part, par l'annulation de cadeaux fiscaux aux privilégiés faits par le gouvernement actuel ; d'autre part, par la suppression des exonérations de cotisations sociales aux grandes entreprises.
Donc une action de justice sociale et d'efficacité économique financée à la fois par des annulations de baisses d'impôts injustes et de cotisations sociales inefficaces. Quand on regarde ce qu'a fait le gouvernement depuis maintenant quatre ans, il y a plusieurs milliards d'euros qui sont allés en exonérations fiscales, soit aux plus fortunés, soit aux plus hauts revenus. Nous avons prévu d'abroger ces dispositions.
J'ajoute que certains, au Parti socialiste, disent : on va réunir les syndicats, le patronat, le gouvernement, pour discuter des hausses des salaires, mais il n'est pas nécessaire d'annoncer une hausse du smic, et encore moins son montant. Je ne suis pas d'accord. Parmi les outils principaux dont dispose le gouvernement en France pour améliorer le pouvoir d'achat, il y a le smic. Si l'on se prive de cet outil, c'est le couteau sans manche, et bientôt sans lame !
Didier_2 : Concernant la carte scolaire, quand tu dis qu'il faut supprimer les ghettos avant de modifier la carte scolaire, n'est-ce pas un peu démago ?
Laurent Fabius : Non. C'est au contraire prétendre qu'on va lutter pour la mixité sociale en supprimant la carte scolaire, qui l'est. Pourquoi ? Je ne dis pas que la carte scolaire soit parfaite. Mais elle a le mérite d'organiser la mixité sociale. Si on la supprime, ou si on considère qu'elle est dangereuse, cela veut dire que les enfants de familles aisées ou qui ont de très bons résultats scolaires vont quitter certaines écoles pour se précipiter dans d'autres. Ces écoles-là, très demandées, opéreront une sélection. Et évidemment, les enfants sans moyens financiers ou ayant certaines difficultés scolaires seront tous concentrés dans les mêmes écoles laissées pour compte.
Je dis, moi, qu'il faut améliorer les moyens des écoles qui ont des difficultés, qu'il faut, lorsque c'est le cas, revoir les questions de direction, les questions de personnel, les moyens matériels, l'encadrement. Mais c'est tout de même un raisonnement extravagant que de dire : comme la carte scolaire, qui vise la mixité sociale, n'est pas parfaite, on va la supprimer et démolir ainsi l'un des quelques outils qu'on a pour améliorer la mixité.
Je trouve d'ailleurs qu'il y a une certaine propension actuellement, lorsqu'on veut lancer des idées de droite éculées, à dire : enfin, on va aborder les problèmes sans tabou ! Moi je reconnais qu'il y a des améliorations à apporter, apportons-les, mais ne jetons pas les enfants avec l'eau du bain !
Totor : Quelles sont vos propositions concrètes en termes de politique de la ville, pour, comme vous dites, "supprimer les ghettos" ?
Georgesabitbol : Pardonnez-moi mais quand on voit les résultats de la mixité, on est en droit de la remettre en cause, non ?
Laurent Fabius : Non. Evidemment, il y a des gens qui sont contre la mixité. On peut dire : les riches d'un côté, les pauvres de l'autre. La mixité n'est pas suffisante, sans doute, mais ce n'est pas une raison pour la détruire complètement.
Quelles propositions ? J'en fais trois à titre d'exemples :
1) proportionner les moyens qui vont aux écoles en fonction de la catégorie sociale à laquelle appartiennent les élèves. En bref, donner plus de moyens aux écoles dont les élèves sont d'origine modeste ou très modeste ;
2) organiser un système gratuit d'étude à la fin de la journée de classe pour éviter la marchandisation grandissante des études qui, évidemment, favorise les familles les plus aisées et défavorise les autres ;
3) pour encourager le recrutement de professeurs issus de milieux modestes eux-mêmes, développer le prérecrutement de bons élèves originaires de ces milieux qui se destinent à l'enseignement et qui seront donc rémunérés avant même d'être enseignants.
En bref, je suis d'avis de reconnaître les insuffisances du système, d'y remédier par des mesures fortes, et non pas d'abandonner l'objectif de mixité sociale par une espèce de pot-pourri d'idées de droite, ou même d'extrême droite, repeint au goût du jour.
Enfin, je considère que l'enseignement privé devrait lui aussi être intégré à l'exigence de mixité sociale.
Ando : Laurent, tu ne t'es pas beaucoup exprimé sur des sujets de société comme l'évolution des mœurs sur les couples gays, comme sur la parentalité homosexuelle. Quelle est ta vision politique sur ces sujets sociaux ?
Laurent Fabius : Si, je me suis exprimé il y a d'ailleurs déjà pas mal de temps sur ces sujets, en prenant des positions qui, à l'époque, étaient perçues comme d'avant-garde et que maintenant la plupart des dirigeants socialistes rejoignent. Je m'en réjouis. Je suis partisan de l'égalité et à partir de cette notion, j'estime que la législation française devra évoluer, que ce soit sur le plan du mariage ou sur le plan de l'adoption.
Cela fait déjà longtemps que j'ai pris cette position, et j'espère bien être en situation de la traduire dans les faits après l'élection. D'ailleurs, je vois avec beaucoup d'intérêt que plusieurs pays d'Europe se sont déjà avancés en ce sens, et j'espère que nous allons les rejoindre.
Ar3637 : Concernant les 35 heures, tout va bien aussi ? Y compris dans nos hôpitaux ? Est-ce être de droite que de dire "on s'est trompé il y a quelques années" alors que l'échec crève les yeux ?
Laurent Fabius : Certainement pas. D'ailleurs, à l'époque, au gouvernement, j'avais souligné la difficulté particulière qu'il y aurait dans les hôpitaux. Mais une chose est de reconnaître que les conditions dans lesquelles cela a été fait ont été une erreur, autre chose est de tenir un propos réactionnaire en refusant de voir qu'il y a une évolution historique en faveur de la réduction de la durée du travail.
Plus généralement, je crois être un de ceux qui ont tiré le plus vite et le plus complètement les leçons de 2002. Je considère que nous avons à la fois fait de très bonnes choses sous le gouvernement Jospin, mais aussi commis des erreurs. Je considère que si nous reprenions exactement les mêmes orientations, nous risquerions les mêmes échecs électoraux.
J'ai dit qu'il fallait écouter ce que le peuple a à nous dire. Moi, je l'ai entendu, à la fois en 2002, au moment des élections régionales, au moment de la contre-réforme sur les retraites, au moment du référendum sur la Constitution européenne, au moment du CPE, et je me suis trouvé beaucoup plus en écho avec le sentiment populaire que certains des dirigeants socialistes.
J'assume, je ne suis pas d'accord avec les thèses de la droite. Je ne suis pas d'accord non plus avec une gauche qui se contorsionne et qui croit qu'en chaussant les bottes de la droite ou du centre elle va gagner, puis réussir.
Romain_(Nottingham) : Pour quelles raisons un travailleur ne peut-il pas travailler autant d'heures qu'il le désire ?
Laurent Fabius : Il y a une souplesse à donner, mais les lois sociales sont là pour apporter une amélioration à l'ensemble de la société. Si l'on adopte ce raisonnement – il n'y a pas de limite à la durée du travail si les gens veulent travailler plus –, alors pourquoi pas 70 heures ?
Evitons, bien sûr, les comparaisons excessives. Mais autant il y a certaines souplesses qui peuvent être apportées, notamment dans les PME, autant annuler des avancées sociales importantes de la gauche, j'y suis hostile.
Souplesse : ce peut être des discussions selon les branches professionnelles, des modalités de décompte, la façon de prendre en compte la formation.
Mais la thèse qui consiste à dire : finalement, on va revenir aux 40 heures dans un premier temps en payant un peu plus, et puis dans un deuxième temps, au nom de la compétitivité, en payant 40 heures 35, non. Car ce n'est pas en sous-payant les salariés français qu'on va développer notre compétitivité. Celle-ci est beaucoup plus liée à la force de notre éducation, de notre recherche, de notre formation, de nos investissements.
Jospinet : Lors du référendum, nous Français avons dit non à l'Europe, à une réforme pour qu'elle fonctionne à 25 et plus. A part la France et les Pays-Bas, tous les autres pays pas forcément libéraux étaient d'accord avec la réforme. Comment débloquer la situation et avoir une Commission efficace et qui parle au nom de l'Europe ?
Bronstein : A propos du référendum sur le traité constitutionnel, où est le plan B ?
Laurent Fabius : Partons des faits. Une question a été posée au peuple français, non pas êtes-vous pour ou contre l'Europe, car une grande majorité des Français est, comme moi, pour l'Europe. Mais quelle Europe et est-ce que le projet de Constitution va dans le sens que vous souhaitez ? La réponse des Français, de la gauche, des socialistes a été majoritairement "non". La mienne aussi.
Dans les autres pays, il y a eu parfois pas de réponse (on ne les a pas consultés), parfois une réponse négative (Pays-Bas). Dans deux cas, une réponse positive par référendum (Espagne, Luxembourg). Et dans les autres cas, une réponse parlementaire positive, et non pas populaire. D'ailleurs, quand on discute avec les chefs d'Etat et de gouvernement de ces pays, dont le Parlement a répondu "oui", ils vous disent que s'il y avait eu référendum chez eux, la réponse aurait probablement été "non".
Qu'est-ce que je veux dire ? Je veux dire que, en tout cas en France, la réponse populaire a été "non", et qu'on ne peut pas opposer radicalement le peuple français aux autres : c'est beaucoup plus compliqué que cela.
Benjiii : Mais comment relance-t-on l'UE en panne ?
Laurent Fabius : Alors maintenant, que faut-il faire ? Il y a d'abord à relancer des projets concrets. Par exemple bâtir une vraie politique de l'énergie, par exemple augmenter le budget européen, ce que se refuse à faire la droite française, pour développer la recherche, l'éducation, l'action pour l'environnement. Par exemple permettre à l'Eurogroupe de discuter vraiment les questions qui concernent l'euro avec la Banque centrale. Donc la première chose est de lancer des projets concrets.
Deuxièmement, il faut mettre en route une vraie harmonisation sociale et fiscale vers le haut, car le système actuel introduit une concurrence vers la baisse ruineuse, d'où les délocalisations.
Il faut enfin préparer une nouvelle négociation de la Constitution en se centrant, à mon avis, sur les parties 1 et 2 du texte, c'est-à-dire les valeurs, les institutions, et sans reprendre dans la Constitution l'essentiel de la partie 3, qui doit être discutée par ailleurs.
Sur tous ces points j'ai déjà amorcé des discussions avec les responsables européens, et j'ai fait des propositions précises, notamment dans un article du Monde auquel je vous renvoie.
Mais – et j'insiste sur le "mais" – il n'est en tout cas pas question de suivre le chemin que vient de proposer M. Sarkozy, qui consiste, sous le couvert d'un mini-traité sur les institutions, mini-traité qui serait soumis au Parlement français, à court-circuiter le vote référendaire de la France. Je ne suis absolument pas d'accord pour que là où la France s'est prononcée par référendum, on puisse lui proposer un nouveau choix autrement que par référendum.
Et je m'étonne que la démarche de M. Sarkozy, c'est-à-dire un mini-traité pour une maxi-imposture, n'ait pas été relevée. Ce que le peuple français a décidé par référendum doit être soumis, d'une façon nouvelle et différente bien sûr, à la France par référendum.
Enfin, je veux souligner que les chefs d'Etat et de gouvernement ont très bien compris qu'il fallait tenir compte du vote de la France comme de celui des autres pays, et qu'il fallait préparer une solution alternative, puisqu'ils ont même prévu que c'est sous présidence française, en 2008, que devrait être conclue normalement la renégociation du fameux traité.
Et je vous demande d'imaginer la situation à l'époque : les chefs d'Etat et de gouvernement seront réunis autour de la table pour négocier un autre traité. Croyez-vous que le président de la République française sera dans une situation facile si, demandant une rédaction différente du traité rejeté à ses collègues, il s'entendait répondre : mais mon cher président, tu nous demandes une rédaction différente alors que toi, tu as voté "oui" des deux mains, citation à l'appui ? Je pense que la France aura une position beaucoup plus forte si, pour renégocier le traité, elle est représentée par une équipe, et en particulier par un chef d'équipe, qui a été à l'unisson de ce qu'ont décidé les Français.
Victor_Serge : Si tu es élu, abrogeras-tu les lois Fillon et Balladur sur les retraites avec pour objectif la retraite pour toutes et tous après 37,5 annuités, à 60 ans ? Que penses-tu de l'idée de compter les années d'enseignement supérieur dans le calcul pour la retraite ?
Laurent Fabius : 37,5 annuités pour tous, honnêtement, je pense que c'est extraordinairement difficile. Je crois qu'il faudra tout remettre à plat sur la table, car la prétendue réforme Fillon, qui est souvent une contre-réforme, comme d'ailleurs la mesure Balladur, ne règle pas le très difficile problème de la retraite. D'abord, le financement n'est pas du tout assuré. Ensuite, les niveaux de pension pour beaucoup de nos concitoyens, en particulier les femmes n'ayant pas des carrières complètes, vont se trouver très bas. D'autre part, le financement ne repose quasiment que sur les salaires. Tout cela ne va pas.
Donc il faudra réouvrir complètement ce très important sujet et s'inspirer de quelques idées fortes. Il faut un minimum décent de pension pour chacun. Il faut que les mécanismes de financement reposent sur une assiette beaucoup plus large que seulement les salaires. Il faut qu'on tienne compte de la diversité des métiers, et en particulier de la pénibilité de certains d'entre eux. Voilà quelques principes, qui ne sont pas exhaustifs mais qui devront être pris en compte.
J'ajoute un point important : c'est la question de la dépendance des personnes très âgées. Ces personnes voient leur nombre augmenter très vite. Nous allons avoir dans les années qui viennent 75 % de personnes de plus de 85 ans par rapport à la situation actuelle. Elles devront être prises en compte non pas, comme aujourd'hui, par les départements avec les inégalités massives de ressources que cela entraîne, mais par la solidarité nationale.
Et c'est là aussi, comme pour les retraites, un point majeur. Enfin, dernière remarque : la question importante et difficile des retraites sera d'autant plus aisée à régler – si je peux dire – que nous aurons une croissance soutenue et des emplois nombreux. Et donc on revient à ce que nous disions au début : il faut un pouvoir d'achat soutenu, des entreprises dynamiques, de la recherche, de l'éducation.
Tout est lié. C'est cela que j'appelle la France forte et solidaire, forte parce que solidaire. Et je me distingue en cela de la logique de M. Sarkozy, dont j'ai dit, et je le répète ici, que sa philosophie, pour les retraites comme pour le reste, c'est "marche ou crève". Cela ne peut pas être la devise de la République.
Jack : Je suis cadre et je pense que mes impôts sont trop élevés. Que proposez-vous ?
Laurent Fabius : Chacun a tendance à considérer que ses impôts sont trop élevés. Il faut revenir à la Déclaration des droits de l'homme, qui dit – et c'est très juste : chacun doit contribuer à proportion de ses facultés respectives. Alors en France le système fiscal est injuste, le travail est plus taxé que le capital. Les impôts locaux ne prennent pas suffisamment en compte la situation réelle des contribuables.
On pénalise l'emploi alors que l'emploi est la question n° 1. Et on ne s'occupe pas vraiment de la pollution et de l'encouragement à l'environnement à travers la fiscalité. C'est tout cela qu'il faut changer.
Ce qui signifie, puisque nous trouverons une situation financière très dégradée à cause de la gestion actuelle, et puisque nous aurons à faire face à des dépenses, notamment pour les services publics (éducation, hôpitaux, logement...), qu'il serait démagogique de promettre des cadeaux fiscaux tous azimuts. Il faudra donc trouver des sources de financement pour notre projet.
Il y en a trois principales : les ressources dégagées par une croissance plus forte ; le réexamen de tous les chapitres budgétaires ; et l'annulation d'un certain nombre de cadeaux fiscaux injustifiés. Les éléments concrets que nous proposons, à la fois pour la taxe d'habitation, pour les niches fiscales en matière d'impôts sur le revenu, pour l'ISF, pour l'impôt sur les sociétés, etc. découlent de ces principes.
Dan19 : Il fut un temps, lorsque vous étiez au gouvernement Jospin, vous n'avez pas hésité à prôner la baisse des impôts, vous étiez plutôt favorable aux "ouvertures" de capital de certaines entreprises publiques... vous semblez , à ce jour, arborer des idées plus "gauchistes".... Comment expliquer ce revirement ?
Laurent Fabius : De gauche, assurément ! Mais de gauche depuis toujours. Reprenons : sur les questions fiscales, le contexte du gouvernement Jospin et le contexte actuel n'ont rien à voir.
GDF-SUEZ : "CONSULTER LA POPULATION FRANÇAISE TOUT ENTIÈRE"
Nous avons avec Lionel Jospin abouti à une croissance assez forte, à des créations d'emplois, à des dotations importantes des services publics, et à partir de là, nous avons pu décider certaines améliorations fiscales, mais toujours dans le sens de la justice, c'est-à-dire plus importantes pour les revenus petits et moyens que pour les nantis.
Le gouvernement de droite fait l'inverse : cadeaux aux privilégiés et taxation des petits et moyens salariés. Si nous revenons aux responsabilités, la situation financière ne permettra pas des cadeaux fiscaux tous azimuts. Je vous l'ai dit un peu plus haut. Mais l'objectif de justice fiscale devra être très présent.
Concernant le capital des entreprises publiques, je n'ai jamais plaidé pour une privatisation d'EDF et je considère que ce serait une grave faute. Je suis même partisan de revenir à la situation où nous nous trouvions avec le gouvernement dont je faisais partie, c'est-à-dire EDF à 100 % public, ce qui sera possible sans coût budgéraire, par exemple par un rachat opéré par EDF de ses propres actions.
Concernant GDF, j'ai évoqué des partenariats industriels, mais je n'ai ni recommandé, ni évidemment effectué aucune privatisation de cette sorte. Aujourd'hui, avec une question énergétique encore plus aiguë qu'à l'époque, avec des menaces sur notre indépendance nationale, sur les prix de l'énergie, sur l'environnement, ce serait une grave faute de se priver de l'outil public dans ce domaine.
Je combats donc fermement la position du gouvernement. Un mot sur le débat actuel GDF : le gouvernement est en train d'"amuser la galerie", car la Commission de Bruxelles ne décidera vraiment ce qu'elle veut faire à propos d'un éventuel groupe GDF-Suez qu'en novembre-décembre. C'est-à-dire qu'on demande aux parlementaires de privatiser GDF sans aucune visibilité en ce qui concerne l'objectif théorique de cette privatisation, c'est-à-dire GDF-Suez. Et on peut se retrouver avec cette logique absurde dans une situation où GDF serait privatisé sans que la fusion soit autorisée, ou avec une fusion qui ne pourrait se réaliser qu'à des conditions effarantes. C'est pourquoi j'accuse le gouvernement, qui s'était engagé à ce que jamais la participation publique dans EDF ne descende au-dessous de 70 %, d'une nouvelle tromperie.
Enfin, je demande qu'on aille au bout de la discussion parlementaire, et si le gouvernement veut brusquer les choses, alors, qu'il ne recoure pas à l'article 49 alinéa 3, fameux et antidémocratique, mais qu'il ait le courage de consulter la population française tout entière. Cela est possible sur la base de l'article 11 de la Constitution.
Je trouverais scandaleux que sur un sujet où la vie quotidienne (niveau des prix) et l'intérêt général (indépendance énergétique) sont en cause, on court-circuite le Parlement, on court-circuite le peuple et qu'on se livre pieds et poings liés à des exigences qu'on ne connaît pas encore.
Bruce : M. Fabius, serez-vous présent lors de la Fête de L'Huma, le week-end prochain ?
Laurent Fabius : Je ne sais pas encore, parce que j'ai été invité par Marie-George Buffet pour le 16 septembre, mais je serai à Lens, dans le Pas-de-Calais le matin et pour le déjeuner, car il y a un débat entre tous les candidats potentiels à l'élection. La question est de savoir si j'aurai le temps de m'y rendre physiquement. Même si je ne le peux pas, j'adresserai un message de succès à Marie-George Buffet pour la fête traditionnelle du PC.
Chat modéré par Constance Baudry et Alexis Delcambre