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Vu dans la Presse

Vendredi 1 septembre 2006

Interview publiée dans Le Parisien du 1er septembre 2006

Pensez-vous comme le Premier ministre qu’il y a un malaise sur le pouvoir d’achat ?

Le mot malaise est faible. Je le vois dans ma ville de Grand-Quevilly : les gens constatent que presque tout augmente mais que les salaires, eux, ne suivent pas. Il n’y a que dans les statistiques du gouvernement que le pouvoir d’achat augmente ! La réalité, c’est que la vie est de plus en plus chère, ce qui crée un sentiment d’injustice.

Chèque transport, majoration de la prime pour l’emploi... Le gouvernement s’efforce pourtant à faire face, non ?

J’ai fait le calcul : une personne qui serait au maximum de ces deux mesures touchera un peu plus d’un euro par jour. Le compte n’y est donc absolument pas ! Même si toute amélioration est bonne à prendre, le mécontentement restera présent.

Vous êtes dur, après tout 360 euros par an, ce n’est pas rien !

Oui, mais la mesure « prime pour l’emploi » va finir, avec ce gouvernement, par se substituer à la hausse des salaires et encourager les entreprises à se tourner vers l’Etat afin qu’il prenne leur relais. Quant au chèque transport, son caractère facultatif limite franchement sa portée. D’autant que de nombreuses catégories (chômeurs, personnes âgées, jeunes) qui n’en bénéficieront pas. D’ailleurs, les réactions syndicales et patronales ont été très mitigées.

Et vous, qu’auriez-vous fait de plus pour relancer le pouvoir d’achat des Français ?

On pourrait immédiatement rétablir la TIPP flottante que j’avais créée et que la droite a supprimée. Quand le gouvernement dit qu’il n’engrange pas d’argent sur la hausse du pétrole, il ment. Seriez-vous d’accord pour baisser les taxes (près de 80% par litre) sur l’essence, ce serait plus simple et plus efficace, non ?

Au minimum il serait normal que l’Etat n’empoche pas davantage quand les prix augmentent. Par ailleurs, je préconise une taxation exceptionnelle des compagnies pétrolières avec redistribution des sommes concernées. Si je me place dans l’hypothèse de la présidentielle, je souhaite être le candidat du pouvoir d’achat.

Quelles sont vos propositions concrètes ?

Pour les ménages, je préconise d’abord une augmentation rapide du Smic. Si on n’utilise pas cet outil à la disposition du gouvernement, il ne se passera rien. Voilà pourquoi je propose 100 euros ( + 8 %) tout de suite, ce qui constitue une hausse réelle et responsable, compensée pour les petites entreprises par des exonérations. En revanche, je propose pour les grandes entreprises la suppression des exonérations de charges, qui se sont révélées inefficaces. Il convient dans la foulée d’organiser une grande conférence salariale afin que la revalorisation du Smic soit répercutée sur les autres salaires. Car il ne s’agit évidemment pas de mettre tout le monde au Smic, mais de faire en sorte que la hausse du Smic profite à tous.

La suppression des charges sur les petites entreprises, le gouvernement vient de l’annoncer, il vous a pris de vitesse ?

Elle n’est pas financée et elle ne vient pas en compensation d’une hausse du Smic.

Vous proposez 8% sur le Smic, alors que depuis 2004, il a déjà augmenté de 11,4%. N’êtes vous pas finalement timide par rapport à la droite ?

Il faut choisir : on me reproche d’être trop audacieux ou trop timide ? Le fait d’accorder aux bas salaires 100 euros de plus par mois dans la cinquième puissance du monde me paraît tout à fait raisonnable. C’est une question de justice sociale. D’autant qu’au cours des 20 dernières années, le partage de la valeur ajoutée entre le profit et le travail a baissé de 10 %. Revaloriser le travail, c’est d’abord payer les gens correctement. J’y suis favorable socialement et économiquement.

En France, le pouvoir d’achat a commencé à stagner au moment des 35 heures. S’ils veulent gagner plus, les gens ne doivent-ils pas d’abord avoir la possibilité de travailler plus ?

Je n’ai jamais été l’ennemi d’un certain nombre d’adaptations du temps de travail. Mais s’il s’agit de supprimer en fait les 35 heures, ce n’est pas le mouvement de l’histoire.

Souhaitez-vous utiliser de nouveau la baisse des impôts pour redonner de l’argent aux Français ?

La dette de notre pays a beaucoup augmenté depuis 2002. Le déficit budgétaire est là. Il faut dire la vérité : en 2007, nous ne multiplierons pas les largesses fiscales et nous reviendrons sur celles qui ont été faites par la droite en direction des ménages aisés. Il y a une disproportion totale entre l’euro supplémentaire par jour accordé aux familles modestes et les 4 milliards d’euros qui vont être distribués aux plus fortunés.

Par les Socialistes du Rhône avec Laurent FABIUS
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Vendredi 8 septembre 2006
Dans le Progrès du jeudi 7 septembre

Autour de Bernard Rivalta, président du groupe PS au Conseil général, les supporters de l'ancien Premier ministre estiment que « rien n'est joué ». Ségolène Royal menace, selon eux, les «valeurs du PS»

Si les principaux élus socialistes du Rhône ont déjà penché pour Ségolène Royal, les amis de Laurent Fabius refusent de s'avouer vaincus. Président du groupe socialiste au Conseil général et soutien de l'ancien Premier ministre depuis le début, Bernard Rivalta a présenté hier une liste de « cent premiers noms » de militants qui, dans le département, soutiennent la candidature de son champion. Pour lui, l'histoire reste à écrire. « C'est un vote à l'intérieur du parti, on l'oublie un peu. Rien n'est joué ».
Avec Renaud Gauquelin, maire de Rillieux, Odette Garbrecht, conseiller général du canton de Meyzieu et Jean-Vincent Jehanno, ils forment l'ossature de ce comité de soutien qui, tout en défendant « la vision d'homme d'Etat » de Laurent Fabius, fustige volontiers Ségolène Royal et ses propositions. « Laurent a une ligne.  Il ne change pas d'avis tous les quarts d'heure », dit Bernard Rivalta. « Les prises de position de Ségolène sur la carte scolaire m'inquiètent, avoue Jean-Vincent Jehanno, elles sont en contradiction avec les valeurs de solidarité du PS ». « Je ne suis pas contre la candidature d'une femme, mais je ne crois pas que les électeurs se prononceront uniquement sur un look. Ils vont se prononcer sur des valeurs », ajoute Odette Garbrecht. Pour le montrer ils souhaitent que des débats soient organisés pour que les militants puissent juger sur pièces.

Fabius la « force tranquille »
Selon eux, Laurent Fabius est naturellement le mieux à même d'incarner ces valeurs, comme il incarne, à leurs yeux, la « force tranquille » de cette campagne. « Nous avons besoin d'un président qui ait les pieds sur terre, qui sait où il va et qui mène le bateau » dit encore Bernard Rivalta qui ajoute, avec un brin d'ironie : « on me reprochait de ne pas être assez de gauche ; quand j'entends les discours sur Tony Blair, ça me fait sourire ». Egratignant au passage ceux qui à l'instar de Gérard Collomb, Jean-Jack Queyranne, ou le maire de Villeurbanne, Jean-Paul Bret, ont lâché Strauss-Kahn ou Jospin pour suivre Ségolène Royal. « Moi au moins, dit-il, j'ai le mérite de ne jamais avoir changé ». La campagne interne est déjà musclée.

Manuel da Fonseca
Par les Socialistes du Rhône avec Laurent FABIUS
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Jeudi 14 septembre 2006

PAR EMMANUEL TODD, démographe et historien. Interview publiée par le journal Le Parisien

Vous êtes remonté contre les hommes politiques... Pourquoi ?

Emmanuel Todd. Les politiques s'interdisent de parler du principal problème qui concerne les gens : notre système économique.

Or, le libre-échange, c'est ce qui produit un tiers-monde dans les pays développés et détruit notre industrie. Les politiques ne parlent que de choses qui n'intéressent pas les gens. Cela produit un immense désintérêt.

Sont-ils les seuls fautifs ?

L'époque est au repli sur soi. Il y a une perte de sens de l'action collective dans tous les domaines. Même les syndicats se décomposent. C'est dans ce genre de monde incertain que peuvent apparaître ces « fantômes politiques » comme Nicolas Sarkozy ou Ségolène Royal, deux candidats du vide.

Pourquoi des « fantômes » ?

Parce qu'ils n'incarnent plus rien. Les hommes politiques d'autrefois incarnaient des idéologies plus grandes qu'eux-mêmes. Maintenant, il n'y a plus rien à incarner. Et s'il n'y a plus rien à incarner, que va-t-on regarder chez les hommes politiques ? Leur visage, leur vie personnelle, leur style...

Vous pensez à Ségolène Royal...

Ségolène Royal, j'ai l'impression qu'elle a été fabriquée par le vide et qu'elle n'est pas vraiment responsable de ce qu'elle est aujourd'hui. Un grand hebdomadaire et des sondages d'opinion, à eux seuls, tentent de faire croire qu'elle existe... Ils l'ont désignée sans programme. C'est une sorte de putsch. Si c'est elle qui est désignée, on pourra dire que les sondeurs on fait une OPA sur le PS. En tout cas, le Parti socialiste donne l'image d'une décomposition accélérée.

Vous n'aimez pas non plus les sondages...

Des sondages sur la politique réalisés un an avant l'élection, et donc avant que ne s'engage le débat électoral, ne sont à mon sens indicateurs de rien du tout. Hors période électorale, les sondés répondent à un quizz, ils sont à « Questions pour un champion » et on les teste pour savoir s'ils sont au courant...

Vous pensez que Nicolas Sarkozy lui non plus « n'incarne rien » ?

Nicolas Sarkozy est dans le système depuis longtemps. Il a vraiment gouverné, on l'a vu faire. Il y a chez lui un trait récurrent : la logique du bouc émissaire, qui est inséparable de la logique de l'impuissance. Il est dans une logique de division, pas de rassemblement. Je ne crois pas que Nicolas Sarkozy puisse séduire l'électorat français. Je crois même qu'il n'a aucune chance et qu'il perdra au second tour contre n'importe quel candidat de gauche.

Que pensez-vous de son thème, la « rupture » ?

Il n'y a plus de croyances collectives en France. Mais, plus profond, il y a des valeurs communes. Les Français sont des gens qui croient encore à la liberté et à l'égalité. Y compris dans leur vie quotidienne. On ne vit pas en Angleterre ou aux Etats-Unis, où la montée des inégalités est quelque chose qui passe assez bien parce que les gens ne croient pas tellement à l'égalité. Ici, c'est autre chose. La montée des inégalités, des privilèges, des superprofits, tout cela ne passe pas. Derrière le mot « rupture » et le slogan de Sarkozy, « la France d'après », moi j'entends en fait « Après la France »... Sarkozy, en proposant aux Français d'aller encore plus loin dans l'ultralibéralisme, leur propose de « rompre » avec des choses auxquelles ils restent très attachés : l'hôpital public, l'école, la Sécurité sociale... Il se comporte comme s'il n'avait pas conscience de la solidité de ces valeurs de base de la vie sociale. A mes yeux, Sarkozy ferait un meilleur candidat pour un public d'Américains d'il y a vingt ans.

Vous semblez donc penser qu'il n'a aucune chance d'être élu président...

Tout le monde l'a déjà oublié, mais toute sa vie politique n'est qu'une longue suite de gamelles. On n'a aucune preuve électorale de Sarkozy ! J'ajoute autre chose : la différence entre un Chirac et un Sarkozy, c'est que le premier a une sensibilité ancrée dans l'histoire de France. Il partage avec les Français les idées d'égalité, de rapport à l'Etat. Bizarrement, Sarkozy me semble comme en apesanteur par rapport à cette histoire. Chirac fait partie de ces hommes politiques qui savent, lors de ces innombrables situations de révolte, parler aux Français. Sarkozy, lui, reste dans l'affrontement. Il fait partie de ceux qui pensent qu'on peut faire sans les gens. Dans ce cas, c'est difficile de se faire élire ailleurs qu'à Neuilly.

C'est pourtant le champion de la lutte contre l'insécurité, un thème cher aux Français...

La thématique sécuritaire a déjà été testée plusieurs fois, elle ne marche pas. Chirac en 2002, avec la sécurité, a fait un score à peine moins remarquable que celui de Lionel Jospin. Aux dernières régionales, avec un Sarkozy, ministre vedette, champion de la sécurité, l'UMP a connu une débâcle. En fait, je ne crois pas que Sarkozy incarne vraiment les valeurs d'ordre et de sécurité traditionnelles de la droite. Avec lui, je trouve au contraire qu'on ne se sent pas en sécurité. Il montre une agitation incessante, un besoin de parler, de se montrer, de bouger, d'opérations coups de poing... Il véhicule l'image de l'homme politique qui est le plus proche des grands patrons et qui tape sur les plus vulnérables de la société. Or, la réalité sociologique en France, ce sont les classes moyennes qui décrochent des classes dirigeantes. Cela s'explique à mon avis par un emballement dramatique du coût du logement, qui est aujourd'hui une forme déguisée d'inflation.

Le 21 avril, avec un Le Pen au second tour, est-ce un accident ou la nouvelle norme ?

C'est toute la question. Prenez deux réalités électorales récentes. La plus proche, c'est le référendum sur l'Europe : 55 % de non. Or, avec Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal, on a deux candidats du oui. On est déjà dans une configuration où le clivage considéré comme essentiel par les Français n'est pas respecté... Cela ne peut qu'encourager le vote Le Pen. Pour moi, le FN n'est pas un parti sérieux. Les électeurs qui votent pour lui se dispersent dans le néant. C'est un vote perdu, une forme d'abstention colérique. La deuxième réalité électorale, c'est la défaite de l'UMP aux régionales. Avec tout cela, on peut raisonnablement pronostiquer une répétition inversée de ce qui s'est passé le 21 avril 2002 : un second tour avec cette fois le candidat FN opposé à un candidat du PS.

La menace Le Pen ne transforme-t-elle pas la présidentielle en une campagne exclusivement de premier tour ?

On voit bien que Nicolas Sarkozy fait tout pour faire monter le FN. Il espère ainsi la répétition à son avantage du 21 avril 2002. Même avec seulement 19 % des voix au premier tour, cela lui permettrait d'être élu président en se retrouvant face à Le Pen au second tour. C'est une logique de putsch là aussi. Mais cette logique présente un risque pour Sarkozy : elle assure une formidable discipline de vote à gauche. Si la présidentielle est devenue exclusivement une campagne de premier tour, cela veut dire que notre système démocratique est en train de muter. On serait entré dans un système politique malade avec un Le Pen qui permettrait à d'autres d'échapper au suffrage universel.

Par les Socialistes du Rhône avec Laurent FABIUS
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Vendredi 15 septembre 2006

(Le Monde - édition datée du 15 septembre 2006)

Dites à des responsables d'instituts de sondages que vous exhumez toutes les enquêtes d'intentions de vote réalisées à huit mois de l'élection présidentielle depuis 1981, la réaction ne tarde pas : " Ça ne va pas être triste !", s'exclame Brice Teinturier, directeur général adjoint de TNS-Sofres. Pierre Giacometti, directeur général d'Ipsos-France, saisit l'occasion pour vilipender l'utilisation des sondages faite par certains, à gauche, pour contrer la candidature de Ségolène Royal.

Ainsi Claude Allègre, fidèle de Lionel Jospin, arguant du fait, qu'à l'automne 2001, le premier ministre de l'époque était largement favori - ce qui ne l'a pas empêché de perdre. Sous-entendu : Mme Royal, aujourd'hui portée par l'opinion, pourrait connaître le même sort. Et M. Jospin un sort inverse. Bref, les sondages se tromperaient systématiquement.

Les chiffres démentent d'ailleurs l'ancien ministre de l'éducation nationale : en septembre 2001, M. Jospin était derrière Jacques Chirac, autant dans les bonnes opinions (9 points d'écart), que dans les intentions de vote (1 point d'écart au premier tour, 2 points au second), selon un sondage BVA réalisé pour Paris Match.

L'hebdomadaire titrait ses pages politiques, le 13 septembre 2001 : "Chirac bat Jospin". Un troisième sondeur, Frédéric Dabi, directeur du département Opinion de l'IFOP, précise que ses études sont toujours assorties de la mention suivante : " Les résultats de cette enquête doivent être interprétés comme une indication significative de l'état des rapports de force actuels, dans la perspective du prochain scrutin présidentiel. En aucun cas, ils ne constituent un élément prédictif des résultats le jour du vote."

Prédiction, le mot est lâché. Que faut-il attendre des enquêtes d'opinion, lorsque l'on demande à des électeurs, à huit mois d'un scrutin présidentiel, pour qui ils voteraient ? " Les sondages à huit mois n'ont jamais annoncé l'élection", tranche M. Giacometti. Une exception : en octobre 1987, Louis Harris pour L'Express avait donné le résultat du second tour à quelques dixièmes de point près.

L'argument selon lequel les sondages se sont toujours trompés, ou n'ont pas testé les candidats finalement en lice, ne suffit pas à les récuser. Le meilleur des sondages ne peut donner que ce qu'il a.

La tentation est grande, il est vrai, de pointer les "erreurs", dans des enquêtes réalisées aussi longtemps avant le scrutin. En septembre et en octobre 1980, le président sortant, Valéry Giscard d'Estaing, était donné largement vainqueur par plusieurs instituts, face à François Mitterrand comme à Michel Rocard, au premier tour. Il l'emportait également au second tour, de très loin devant Mitterrand et de façon plus serrée devant Rocard. Le 10 mai 1981, portant la gauche au pouvoir, M. Mitterrand entamait un double mandat de quatorze années.

Six ans plus tard, cela n'empêchait personne de croire aux chances de Raymond Barre, donné vainqueur dans tous les cas au second tour de la présidentielle de 1988, contre le même Michel Rocard, toujours testé, jamais candidat.

Exemple édifiant encore, que celui de l'élection de 1995. Le socialiste Jacques Delors, président de la Commission européenne, avait figuré dans les enquêtes pendant des mois, arrivant en tête de plusieurs sondages en septembre et en octobre, jusqu'à ce qu'il annonce, le 11 décembre 1994, qu'il ne se présenterait pas.

A droite, c'est pire encore. Le duel entre Jacques Chirac et Edouard Balladur est sans doute le souvenir de campagne le plus vif qu'aient gardé les sondeurs.

A l'automne 1994, le maire de Paris était toujours loin derrière le premier ministre dans les enquêtes de premier tour, tandis qu'au second M. Balladur écrasait toujours... M. Delors.

L'élection de 2002, enfin. Nul ne pouvait prévoir, à l'époque, l'intrusion au second tour du président du Front national, Jean-Marie Le Pen, que les enquêtes créditaient huit mois plus tôt, en septembre 2001, d'un maigre 7 %. Tous les instituts testaient, d'un même élan, un second tour Chirac-Jospin, duquel le président de la République sortait vainqueur.

Au-delà des intentions de vote, pour affiner le jugement, quels indices aurait-il fallu relever dans les sondages de précampagne présidentielle des vingt dernières années ? En 1980, c'est le taux d'indécis sur lequel aurait dû se porter l'attention : 45 %, au moment où Valéry Giscard d'Estaing faisait encore la course en tête. En 1987, lorsque M. Rocard était testé, il aurait fallu se pencher attentivement, comme l'avait fait André Laurens dans Le Monde, au début du mois d'octobre, sur le socle d'électeurs de François Mitterrand : le président "fait quatre fois mieux que M. Rocard au sein du PS et plus de deux fois mieux que M. Lajoinie dans l'électorat communiste (...), écrivait-il. Il a une meilleure pénétration que M. Rocard chez les personnes âgées de plus de quarante-cinq ans et chez les plus jeunes. (...) Grâce à sa pratique de la cohabitation, il a progressé dans l'électorat de droite".

M. Rocard a pourtant figuré, honorablement, parmi les présidentiables testés "jusqu'à la catastrophe des européennes de 1994", note Frédéric Dabi. A droite, pour cette élection de 1988, Raymond Barre était le candidat le plus consensuel et considéré comme le seul apte à battre François Mitterrand, "mais, observe Stéphane Rozès, directeur du département Opinion de l'institut CSA, il n'avait pas la cohérence dans le noyau dur de la droite où Chirac est devant lui".

La grande leçon reste 1995. "Il n'y a pas d'argument plus sot et plus faux pour critiquer les sondages que l'affaire Balladur-Chirac, avertit Brice Teinturier. Balladur au plus haut dans les enquêtes, cela mesurait quelque chose de réel." Mais tous les sondeurs observent aussi que, dans le noyau dur de la droite, c'est Jacques Chirac qui a toujours tenu la corde, "jamais distancé dans son propre électorat", comme le dit Pierre Giacometti. Le socle, toujours le socle, qui dit la solidité dans la durée. En 2002, un voyant d'alerte aurait dû clignoter, celui des indécis, nombreux jusqu'au dernier moment, alors qu'en 1980-1981, leur nombre avait progressivement diminué à l'approche de l'élection.

Ce qu'il faut attendre, au fond, de sondages réalisés à huit mois d'une élection présidentielle, c'est l'établissement d'un rapport de forces, un jalon qui permettra de comprendre ce qui va fabriquer le résultat final. "Le film bouge, par définition. La campagne reconfigure, accélère, déplace", dit M. Teinturier. Les sondeurs s'accordent donc sur ce point : tout se joue lorsque la campagne est vraiment commencée.

Mais quand démarre-t-elle ? L'ouverture de la campagne officielle est un indicateur trop grossier. La désignation des candidats est un critère nécessaire, mais pas suffisant. Pour le directeur de la Sofres, il s'agit du moment "où l'on a le sentiment que les Français ne sont pas au théâtre, en spectateurs distanciés, mais attentifs et réceptifs au message politique".

S'il fallait des preuves que la campagne détermine le résultat, il n'y a qu'à piocher. Lionel Jospin a payé très cher en 2002 le "vieilli, usé, fatigué" destiné à Jacques Chirac, ou "mon programme n'est pas socialiste". "Ce n'était pas Chirac qui montait, c'était Jospin qui baissait", observe M. Giacometti. Pour ce dernier, en 1995, le grand meeting de M. Chirac, porte de Versailles, sur le thème "Croire en la France" a marqué un basculement. Les courbes se sont inversées la semaine suivante. Comme d'autres, le directeur d'Ipsos souligne les événements qui ont été fatals à Edouard Balladur, provoquant le croisement des courbes avec son rival de droite. La circulaire sur les IUT "réactivait le mauvais souvenir du CIP, avec un effet rétroactif terrible, alors qu'il avait réussi à l'effacer", rappelle, de son côté, M. Teinturier qui cite également l'affaire Schuller-Maréchal.

Aujourd'hui, deux candidats, Nicolas Sarkozy à droite et Ségolène Royal à gauche, distancent tous les autres. Encore faut-il attendre leur investiture officielle, qui ne fait guère de doute pour le président de l'UMP. "Si les sondages restent ce qu'ils sont, je ne vois pas comment les militants peuvent faire un autre choix que Ségolène Royal", relève toutefois M. Giacometti. A l'évidence, les sondeurs ne se fondent pas sur les seules intentions de vote pour estimer la solidité de la situation de ces deux candidats putatifs. Ils s'appuient aussi sur des études qualitatives et sur l'analyse du socle d'électeurs de chacun. Celui du ministre de l'intérieur est consistant, avec 15 % à 20 % de très bonnes opinions, construit depuis plusieurs années. Celui de Mme Royal agrège divers publics, qui mordent sur l'UDF et même sur le Front national, selon Stéphane Rozès.

Les analystes s'accordent à dire que les niveaux actuels ne dureront pas. "La campagne va éroder ces socles, ne serait-ce que par la montée des petits candidats", prévoit Frédéric Dabi. "Si Ségolène Royal est investie, elle ne sera plus comparée aux éléphants mais considérée pour elle-même et jugée par rapport à Nicolas Sarkozy. Cela fera-t-il bouger sa popularité ?", s'interroge Brice Teinturier. D'autres éléments d'incertitude pèsent sur les mois qui viennent, tenant aux caractères propres de l'élection de 2007. Pour la première fois, les militants vont jouer un rôle décisif dans la désignation des principaux candidats. Aucun des compétiteurs déjà déclarés - à l'exception de Laurent Fabius - n'aura jamais été ni premier ministre ni président, ou ne sera un sortant dans ces rôles. Enfin, contrairement à 1988, 1995 et 2002, l'élection n'aura pas lieu en période de cohabitation. Le suspense peut commencer.

Par les Socialistes du Rhône avec Laurent FABIUS
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Vendredi 15 septembre 2006

PARIS (AP - 14 septembre 2006) - "J'en ai plus qu'assez que le seul endroit où on ne débatte pas vraiment" soit "le Parti socialiste", s'est agacé jeudi Laurent Fabius, candidat à l'investiture du PS pour la présidentielle.

A moins de trois semaines de l'ouverture de la campagne interne au PS, l'ancien Premier ministre a réclamé "qu'on organise des débats sur le fond, maîtrisés, avec la télévision" entre les candidats. "On ne peut pas se protéger en permanence", a-t-il sermonné sur itélé, dans une flèche au Premier secrétaire du PS François Hollande ainsi qu'à Ségolène Royal, accusée par ses compétiteurs d'esquiver le débat.

Durant la campagne interne qui s'ouvrira le 3 octobre, le PS devrait organiser trois débats entre les candidats déclarés, voire un quatrième en cas de second tour. Or, leurs modalités n'ont pas encore été fixées: derrière un pupitre ou non, modérés ou pas par un animateur, retransmis à la télévision ou sur Internet. Les militants choisiront leur candidat le 16 novembre (le 23 en cas de second tour).

L'entourage de M. Fabius a par ailleurs confirmé que celui-ci a déjeuné lundi avec Lionel Jospin, à la demande de ce dernier. Les deux hommes, qui ne s'étaient pas vus depuis le printemps 2004 et ont longtemps entretenu des rapports compliqués, ont évoqué la situation en Europe et se sont retrouvés sur la nécessité que le débat interne au PS soit "maîtrisé" mais "réel", selon un proche de M. Fabius.

De même source, on certifie qu'il n'y a "pas de pacte négatif" entre eux "pour faire barrage" à quelque candidat que ce soit au PS, mais qu'il peut y avoir "des convergences sur ce que doit être l'orientation du PS et le sens d'une candidature en 2007".

Par les Socialistes du Rhône avec Laurent FABIUS
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Mardi 26 septembre 2006

Vive les primaires

Tribune publiée par Thomas Philippon, professeur assistant, New York University, dans le journal Libération du 26 septembre 2006.

L'expérience outre-Atlantique atteste de la valeur démocratique des débats préliminaires.

La couverture médiatique de la campagne interne du Parti socialiste montre que les analystes et commentateurs politiques ont du mal à adapter leur grille de lecture à ce phénomène nouveau. Pour comprendre la vraie nature des élections primaires, il est utile de se pencher sur l'expérience américaine.

Aux Etats-Unis, l'organisation d'élections primaires ouvertes est la règle, non l'exception, et les débats se déroulent souvent dans des universités. En règle générale, l'entrée est libre (il suffit de s'inscrire par avance), mais il arrive aussi que l'audience soit sélectionnée de façon indépendante (par un organisme de sondage, par exemple) pour garantir sa représentativité. Le modérateur est souvent un journaliste de radio ou de télévision. Une vingtaine de débats entre les candidats à l'investiture démocrate ont ainsi eu lieu d'avril 2003 à février 2004.

L'histoire de ces élections est riche d'enseignements et permet de déconstruire un certain nombre de mythes, au premier chef la prétendue mauvaise qualité des débats lors des primaires. Des chercheurs ont ainsi analysé les interventions des candidats à l'investiture durant les primaires de l'après-guerre (1948-2004, primaires républicaines et démocrates), et ont classé leurs déclarations selon plusieurs critères. Le premier critère est la nature de l'intervention, qui peut être soit une attaque, soit une défense, soit une mise en valeur des idées ou de la personnalité du candidat sans référence explicite à ses concurrents.

Les données américaines montrent que 64% des interventions sont des mises en valeur, 32% des attaques, et 4% des défenses. La couverture médiatique ne reflète pas correctement ces proportions, puisque 52% des déclarations discutées par la presse sont des attaques, pour seulement 43% de mises en valeur. Il est bien évident que ce biais est également présent dans les médias français.

On peut ensuite distinguer les attaques qui sont dirigées contre les autres prétendants à l'investiture de celles qui sont dirigées contre les candidats du parti adverse. Les données montrent que les attaques «fratricides» représentent moins de la moitié du total des attaques, et donc moins d'un sixième de l'ensemble des déclarations.

De plus, lorsque l'on classe les interventions selon qu'elles contiennent des propositions et des idées (sur la sécurité, l'emploi, etc.), ou des remarques sur la personnalité des uns et des autres, on trouve que 63% des interventions se situent au niveau du débat d'idée. On est donc loin du cliché sur les querelles intestines et les attaques personnelles. Les coups bas apparaissent en fait surtout lors de campagnes publicitaires, orchestrées la plupart du temps en sous-main.

La réunion de Lens nous a montré que cette règle s'applique aussi en France, et les futurs débats ne manqueront pas de le confirmer. Les petites phrases assassines sont plus souvent prononcées à l'intention de la presse que devant les militants. Les candidats intelligents savent que les attaques personnelles sont contre-productives lors d'un débat public, et ceux qui l'ignorent l'apprennent à leurs dépens. Dès lors, et contrairement à l'opinion la plus répandue, on peut s'attendre à une amélioration de la qualité des débats lorsque ceux-ci auront lieu en public, et non plus par caméras interposées.

Un nombre élevé de prétendants ne constitue pas nécessairement un obstacle à la bonne tenue d'un débat public. Les primaires démocrates de 1992 avaient commencé avec dix candidats avant de déboucher sur la victoire surprise de Bill Clinton face au président sortant George Bush. Ceux qui dénoncent sans réfléchir la multiplication des candidatures témoignent surtout d'un manque de confiance envers la démocratie. Ne les écoutons pas. Vive les primaires, et vivement les débats.

Par les Socialistes du Rhône avec Laurent FABIUS
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Mardi 26 septembre 2006

Les lecteurs attentifs du journal Libération auront découvert aujourd'hui en page 13 de leur quotidien cette mise au point de la commission des sondages, concernant l’étude réalisée peu après les discours des candidats à l'investiture à Lens lors des Chantiers du Pas-de-Calais. Rappelons que, sur la base de ce sondage, la une de l’édition du 18 septembre du journal était : « Ségolène souveraine ».

La commission y rappelle, pour la première fois, que l'échantillon retenu pour ce sondage (comme pour tous ceux qui l'ont précédés) ne correspond pas au corps électoral qui se prononcera les 16 et 23 novembre prochain.

Nous reproduisons ici, la mise au point de la commission des sondages, la réponse de l'institut L2H ainsi que, pour mémoire, le sondage concerné.

Une mise au point de la commission des sondages
QUOTIDIEN : Mardi 26 septembre 2006 - 06:00

« Si le sondage réalisé par LH2 pour le quotidien Libération et publié dans son édition du 18 septembre sur le choix du candidat socialiste à l'élection présidentielle n'appelle pas d'observations particulières quant aux méthodes utilisées par l'institut, la commission des sondages considère que sa présentation aurait dû être accompagnée à titre de précaution des mentions suivantes :

-­ le sondage a été réalisé auprès d'un échantillon de sympathisants de gauche et de sympathisants socialistes alors que le candidat socialiste sera désigné par les seuls adhérents du PS ;

-­ eu égard à la taille fort réduite du sous-échantillon de sympathisants socialistes, les résultats obtenus doivent être interprétés en tenant compte de la marge d'erreur importante qui les affecte. »

La réponse de François Miquel Marty, directeur des études politiques de l’institut LH2 :

« Le quotidien Libération, la Commission des sondages et l'institut LH2 travaillent, chacun avec ses compétences propres, pour une meilleure compréhension de l'opinion française, et pour la qualité de la restitution des enquêtes au public. Des sondages réguliers avec des méthodes d'enquête éprouvées et reconnues y contribuent. La précision de la Commission des sondages, publiée ci-dessus, est légitime dans son principe, comme dans son contenu. Elle est exigeante, car aucune confusion n'a été réalisée dans les colonnes de Libération entre sympathisants et adhérents PS, et car les attentes de la Commission en matière de présentation des résultats sont plus élevées qu'elles ne l'étaient jusqu'ici.

Nous interprétons plus largement cette publication de la Commission des sondages comme un encouragement à poursuivre notre travail quotidien, conjoint et continu, d'information du public. »

Pour mémoire :

43% des sympathisants pour Ségolène Royal
Le baromètre mensuel LH2-«Libération»
QUOTIDIEN : Lundi 18 septembre 2006 - 06:00

Le sondage a été réalisé par LH2 par téléphone le samedi 15 septembre [sic] 2006, après l'intervention des présidentiables à Lens. Echantillon de 409 sympathisants de gauche (dont 203 sympathisants socialistes), selon la méthode des quotas.

Par les Socialistes du Rhône avec Laurent FABIUS
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Mercredi 11 octobre 2006
 

Tribune publiée par Philippe Marlière dans le journal Le Monde du 9 octobre 2006.

Anciens et nouveaux adhérents, fidèles de courants et ralliés de la dernière heure, les socialistes éliront bientôt leur candidat à l'élection présidentielle. Ils feront bien entendu ce choix en connaissance des ambitions de chacun des trois prétendants. Pour éclairer leur jugement, ces militants seraient bien avisés d'étudier de près le cas travailliste. Le PS est en apparence éloigné du travaillisme britannique, mais pourrait grandement s'en rapprocher à l'issue de ce scrutin interne.

Le 12 mai 1994, le leader travailliste John Smith décéda brutalement. M. Smith était un social-démocrate attaché au lien avec le mouvement ouvrier. Il envisageait un partenariat avec les syndicats pour mettre en oeuvre le programme social de son parti (arrêt de la privatisation des services publics, instauration d'un salaire minimum, lois de décentralisation). A l'heure de son décès, l'ultra-libéralisme thatchérien était discrédité et John Smith aurait aisément remporté l'élection de 1997. Tony Blair, son successeur, fut élu par les adhérents, après que Gordon Brown, son concurrent principal, eut renoncé à se présenter.

En 1994, M. Brown était perçu comme un social-démocrate de gauche, proche des syndicats, une figure appréciée des militants. Des cadres influents du parti et des syndicats se détournèrent de lui au dernier moment. Ils estimèrent que sa réputation d'homme de gauche pourrait effrayer l'électorat flottant et que son profil intellectuel "ne passait pas" dans les médias. Issu d'un milieu conservateur, ostensiblement distant vis-à-vis du parti et, surtout, terriblement photogénique, Tony Blair reçut l'appui de l'appareil. C'est ainsi que ce grand parti du salariat se persuada de soutenir Blair : il fallait présenter aux électeurs le candidat que les sondages plébiscitaient.

Très peu de ces cadres travaillistes firent ce choix par conviction politique. Ils expliquèrent qu'une fois élu, le "droitier Tony" se soumettrait au parti et mènerait une politique sociale-démocrate. Ces barons travaillistes ne prirent pas au sérieux les propos du futur premier ministre. Mal leur en a pris. Dès 1994, Tony Blair annonça la fin de la social-démocratie britannique. Entre 1997 et 2006, il a tenu parole.

A partir de 1995, le discours travailliste, déjà très recentré, prit une tournure résolument droitière. Tony Blair entreprit de faire de son parti le parti des entrepreneurs et du business, se fit le chantre de l'économie flexible. Il affirma vouloir dépasser "l'opposition stérile" entre la gauche et la droite et promit de ne revenir ni sur la plupart des lois antisociales de l'ère Thatcher ni sur les privatisations les plus scandaleuses de cette période (les chemins de fer). Sur les questions de sécurité, il déborda sur leur droite les conservateurs, préconisant l'incarcération des mineurs délinquants.

Tony Blair discourut sur les droits et les devoirs civiques, stigmatisant les "chômeurs oisifs" qui vivent volontiers des allocations. Culturellement conservateur, il opéra une volte-face sur des questions de société, sensible aux arguments électoraux de son entourage (l'homoparentalité).

Il vanta les mérites de la démocratie participative dans un livre manifeste (New Britain, My Vision of a New Country, 1996) : il fallait, confiait-il, "décentraliser le pouvoir le plus près des gens, leur permettre de prendre les décisions qui les affectent". Ce ne furent que des paroles. Il renâcla à mettre en place les lois de décentralisation, court-circuita le National Executive Committee (l'instance exécutive du parti) au profit de structures technocratiques sous ses ordres et traita avec mépris l'opposition populaire à sa politique (guerre d'Irak, privatisation des services publics, vote d'investiture du candidat travailliste à la mairie de Londres en 2000).

Quand les syndicats s'opposèrent à ses partenariats privé- public dans les services publics (c'est-à-dire leur privatisation rampante), Blair les qualifia de "forces du conservatisme". Le New Labour facilita les adhésions par Internet à 10 livres sterling la carte. Entre 1995 et 2000, le nombre d'adhérents passa de 200 000 à 450 000. Très peu de ces nouveaux adhérents (essentiellement issus des classes supérieures) prirent part à la vie du parti. Ils votèrent en masse les réformes visant à prendre congé des politiques sociales-démocrates.

Une telle rupture avec la tradition socialiste et les attentes populaires découragea les plus dévoués des militants. Aujourd'hui, le Parti travailliste ne compte plus que 180 000 adhérents. Les syndicats, hostiles à la politique du New Labour, ont réduit ou supprimé le montant de leur contribution politique, certains encore se sont désaffiliés du parti.

A partir de 2001, le terme "New Labour" avait disparu des publications du parti, tant il était tourné en dérision par le public. Le fumeux débat sur la "troisième voie", censée théoriser la philosophie blairiste, lassa et cessa au même moment. L'amorçage d'un débat national sur la "société du respect" il y a un an a connu un bide retentissant. Les médias parlèrent à cet égard de marketing creux. Les trois succès électoraux du blairisme ont été acquis contre un Parti conservateur détesté du public et très droitier.

Le scrutin majoritaire à un tour a assuré le reste : en 2005, avec 35 % des votes exprimés, le Parti travailliste a obtenu 55 % des sièges. Lors de ces trois élections, le vote travailliste a dégringolé de 13,5 millions à 10,7 millions, puis à 9,6 millions de voix. Le taux de participation est passé de 72 % à 59 % entre 1997 et 2001. L'abstention atteint un niveau record en Europe chez les jeunes et les catégories populaires. Dix ans après, le candidat des sondages a vieilli ; son sourire un peu figé se fait désormais rare. Il va laisser derrière lui un parti en ruine et un Royaume-Uni plus néolibéral que jamais.

Par les Socialistes du Rhône avec Laurent FABIUS
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Vendredi 20 octobre 2006

(Le Nouvel Observateur - 19-25 octobre 2006.)

Carré et direct. Concret et sans complexes. Le mal-aimé du parti la joue à l'ancienne. Rien à voir avec la stratégie de la reine des sondages.

C'est la fin du discours. La voix se mouille et baisse d'un ton. Laurent Fabius évoque la fragile alchimie de la victoire, ces petits signes qui grandissent avec le temps. D'abord l'espoir de vaincre, puis la fierté, l'envie et enfin la certitude. « J'ai connu ces instants en 1981, ils comptent parmi les plus beaux de ma vie. Je voudrais pouvoir offrir un succès de même ampleur au peuple et à la gauche. » Samedi 14 octobre, c'est la Fête de la Gerbaude à Marcillac (Gironde). Au pied de l'estrade, dans les assiettes, le sauté de canard refroidit. Comme chaque année, les socialistes du cru se retrouvent pour célébrer la fin des vendanges.

Le candidat à l'investiture laisse parler son cœur en terrain conquis. La Gironde a toujours figuré en bonne place sur la carte de ses fidèles. A la tribune, élus et responsables locaux se succèdent pour saluer, les uns après les autres, « le fils spirituel de François Mitterrand ». Méditatif, Fabius accueille le compliment en dodelinant comme un métronome. A ses côtés, Gilbert, l'autre fils, le « vrai », acquiesce. Le 16 novembre il votera pour Laurent, par « fidélité amicale » mais aussi parce qu'il suit la bonne stratégie. Celle du Père : « rassembler les socialistes pour rassembler la gauche ensuite ». Dans son discours, Fabius a évoqué sa révolte contre les injustices, les salaires de misère, les pensions modestes, et même la participation des communistes au gouvernement. Le temps semble s'être arrêté sur les premières côtes de Blaye. Un parfum d'années 1980 flotte dans la salle. Il résonne même, par la voix de Jean-Louis Aubert (ex-Téléphone), dont la chanson « Temps à nouveau » a été choisie comme hymne de campagne.

On est loin des canons à confettis qui clôturent les meetings de Dominique Strauss-Kahn ! Loin aussi de l'ambiance réunions Tupperware des raouts de Ségolène Royal. Sûr de son héritage, Fabius la joue classique, à l'ancienne. Trop peut-être. Et pourtant. Malmené par les sondages qui sourient à ses deux rivaux, dédaigné par la presse, conspué par une partie de son camp, le député de Seine-Maritime pourrait bien créer la surprise le 16 novembre.

Pas la grande surprise, bien sûr. Personne ne le voit, au soir du premier tour, damer le pion à Ségolène Royal. Le match paraît trop inégal : moins de caciques derrière lui, moins de soutiens dans les fédérations, moins de succès chez les nouveaux adhérents... Mais personne ne croit non plus à un Fabius scotché aux 10% d'intentions de vote des sympathisants socialistes que lui promettent des sondages aux méthodes contestables. A la veille du premier débat télévisé, les pointeurs de la rue de Solférino, qui ne comptent pas parmi ses partisans, le plaçaient devant Dominique Strauss-Kahn, avec un score avoisinant les 24%. Soit quelques points de plus que lors du congrès du Mans, il y a tout juste un an.

Fabius, qui a toujours dévoré les sondages, assure désormais ne plus goûter cet exercice. Il sait qu'il fera plus que ce que lui annoncent les journaux. Il sait aussi, dit-il, qu'une fois désigné « le candidat socialiste, quel qu'il soit, sera mécaniquement crédité de 50% des intentions de vote ». Combien lui faut-il pour se qualifier pour un second tour ? Chez les fabiusiens, les calculettes tournent à plein régime. Mais à vide ! Bien malin qui pourra dire comment voteront les 65 000 nouveaux militants. « Fatigué, mais ultradéterminé », selon un de ses proches, Fabius refuse de livrer son pronostic. Il préfère afficher une sérénité sans faille. « Si le débat porte vraiment sur le fond, je gagnerai», crâne-t-il. Histoire de montrer ses muscles, mais aussi de laisser entendre, s'il perd, que le superficiel l'aura emporté chez les militants.

Sur quoi reposent les espoirs de la maison Fabius ? Sur une poignée de ralliements, d'abord. Vieux crabes et jeunes pousses, archéos et rénovateurs, Fabius a vu venir à lui des personnalités d'horizons divers, notamment des déçus de l'ancien courant NPS (23,54% des voix au congrès du Mans). Arnaud Montebourg et Vincent Peillon, les frères ennemis de la rénovation, pensaient apporter leurs troupes respectives dans la corbeille de Ségolène Royal. Le premier n'a pas su convertir tous ses partisans, à commencer par son secrétaire général, le nordiste Michaël Moglia, numéro deux de son mouvement. Le second a largué en route les autres dirigeants de NPS qui ne partagent pas son enthousiasme pour la favorite des sondages.

Benoît Hamon, cofondateur du courant, votera ainsi Fabius sans « se boucher le nez », par souci de « cohérence ». « Quand on imagine les rendez-vous de l'après-présidentielle, on se dit que le seul homme d'expérience qui sache apporter des réponses, c'est lui. » Plusieurs proches d'Henri Emmanuelli partagent cette analyse. Une bonne partie du MJS aussi. Fabius espère d'autres ralliements. Il voudrait surtout qu'ils parlent haut et fort. Car - c'est à la fois la faiblesse de sa campagne et le ressort de sa surprise -beaucoup de ceux qui voteront pour lui le feront en silence. Par élimination et non par adhésion. On en trouve même chez les amis de Jospin qui l'ont combattu sans relâche depuis vingt ans. « Dans ma famille, chez mes amis, dans le parti, au plan local comme national, j'entends dire qu'il faut oublier les vieux combats de Rennes et du référendum européen. Aujourd'hui, la seule question qui vaille, c'est : qui a la bonne taille pour l'habit de président ? Qui saura faire ? Et la réponse qui vient, le plus souvent, c'est Laurent », témoigne un grognard du tout premier cercle jospiniste, qui n'exclut pas de s'y résoudre mais refuse de le dire ouvertement.

A-t-on jamais remporté une victoire avec une armée de « malgré-nous » ? C'est la principale inconnue de l'équation Fabius. L'autre porte sur une question de timing : il ne reste qu'un mois avant le premier tour de la primaire socialiste. Court, très court pour combler le retard sur Ségolène, même si « Laurent a appris auprès de Mitterrand que rien n'est jamais joué jusqu'à la dernière minute, confie un proche. Il croit au talisman de la chance qu'on tient dans sa main ». Formidable Sarah Bernhardt sur une estrade, l'ancien Premier ministre a prévu de tout donner dans les confrontations avec ses « compétiteurs », comme il les appelle. « Les débats seront rudes contre la droite, raison de plus pour s'entraîner », ironise-t-il.

Matthieu Croissandeau
Par les Socialistes du Rhône avec Laurent FABIUS
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Lundi 6 novembre 2006

Interviewé par le mensuel Parti Pris, Emmanuel Todd livre son analyse des enjeux de la prochaine élection présidentielle. Extraits.

Pour télécharger l'intégralité de l'interview au format PDF (29 ko), cliquer ici.

Parti Pris - Le décrochage des élites et des masses populaires que vous dénonciez en 1995 s'est-il aggravé ?

Emmanuel Todd - Non seulement la dissidence des milieux populaires s'est renforcée mais les classes moyennes les ont aussi rejoints dans le non au référendum sur le TCE. Les causes et les conséquences de l'extension de la dissidence aux classes moyennes, qu'il faudrait définir, mériteraient une analyse économique sérieuse. Ce qui semble sûr c'est la récurrence au moment du référendum des questions liées à la mondialisation et au libre-échange. La stagnation des salaires dans les catégories intermédiaires et l'emballement des prix de l'immobilier, forme d'inflation déguisée dans un système réputé de stabilité des prix, ont sans aucun doute joué. Ces facteurs économiques directs, ont aussi rendu obsolète le discours optimiste sur la globalisation et sur l'ajustement notamment face au décollage de la Chine qui ouvre une ère économique nouvelle.

Parti Pris - Que pensez-vous de la situation actuelle ?

Emmanuel Todd - Ce qui est troublant dans la situation actuelle c'est qu'on assiste à une montée de révolte, de colère sans que cela occasionne un début de réflexion chez les classes dirigeantes. Le discours libéral n'a pas fléchi. Au contraire, on voit plutôt un phénomène de raidissement et d'exaspération, parfois proche de l'hystérie dans les classes dominantes. Cet autisme des classes supérieures se renforce en parallèle du processus d'extension de révolte. On pourrait être dans une sorte d'année zéro avec un renforcement très préoccupant de forces antagonistes. Cette situation est dangereuse.

[…]

Parti Pris - N'assiste-t-on pas justement à un affaiblissement du discours sur l'égalité ?

Emmanuel Todd - Il y a le discours de Fabius sur le smic quand même ! Pour moi, si la montée d'un mouvement égalitaire au XXe siècle est liée au développement de l'alphabétisation de masse, le développement des études supérieures a conduit au développement d'un substrat social inégalitaire. La réalité des forces profondes en France serait cette tension entre la montée d'un subconscient social inégalitaire et la résistance d'un inconscient égalitaire. Dans chacun des actes de révolte des milieux populaires ou des classe moyennes, on sent la coexistence des deux. Dans le vote FN, on peut ainsi voir une dimension égalitaire, « merde aux élites » et la recherche d'un bouc émissaire inférieur. On trouve inextricablement liées, les valeurs d'aspiration à l'égalité et à l'inégalité.

Parti Pris - L'un des enjeux à gauche serait donc de surmonter le défi de l'égalité…

Emmanuel Todd - L'urgence c'est de faire en sorte que les inégalités économiques montantes ne mettent pas en péril l'égalité civique, le suffrage universel. La réalité de la gauche aujourd'hui, c'est qu'elle est en situation défensive. C'est évident à l'échelle mondiale. Le pays le plus puissant, les Etats-Unis, s'est abandonné à l'inégalité. En France on sent comme un basculement. Il est vrai qu'il existe aussi un fonds anthropologique français spécifique des valeurs familiales, qui refuse les inégalités et reste attaché à l'égalité. Nous sommes actuellement dans une tension entre ces deux tendances, dans une phase d'hésitation où deux scénarios sont possibles. L'un soft repart vers l'égalité. L'autre, hard, tend vers une liquidation de la démocratie. Il n'y a pas de bon équilibre. Ce qui est sûr, c'est que si le PS n'est pas capable de désigner quelqu'un qui s'ancre à gauche et défend des valeurs de gauche égalitaires, on est sûr de la catastrophe.

Parti Pris - Que pensez-vous du positionnement actuel des deux grands partis que sont le PS et l'UMP ?

Emmanuel Todd - On est dans un contexte où les deux grands partis se sont déconnectés des aspirations réelles de la société. Le processus de désignation des candidats se fait par les sondages, par des groupies avant même que l'opinion ne se forme. Si ces candidats ne proposent rien qui correspond aux attentes des français, il y a le risque d'un vide tellement manifeste que d'autres candidats pourraient émerger indépendamment des désignations par les appareils des partis.

Pour télécharger l'intégralité de l'interview au format PDF (29 ko), cliquer ici.

Par les Socialistes du Rhône avec Laurent FABIUS
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